Guide de visite
Jouer collectif !
05.07. – 12.10.2025
Depuis une dizaine d’années, la scène artistique voit émerger un nombre croissant de collectifs. Ces formations à géométrie variable bousculent la figure romantique de l’artiste solitaire et affirment la création comme un acte partagé et horizontal. Un collectif n’est pas simplement un regroupement d’individus travaillant côte à côte : il devient un moteur conceptuel, poétique et politique, un espace où s’inventent d’autres manières de produire, d’échanger et de diffuser l’art.
Faisant écho aux expériences conduites par la colonie artistique qui a pris ses quartiers au Château de Gruyères il y a 175 ans, Jouer collectif ! réunit dix collectifs d’artistes actifs en Suisse occidentale. Elle invite à découvrir la diversité des pratiques collaboratives qui redessinent aujourd’hui les contours de l’art contemporain. À travers installations, vidéos, éditions, performances ou dispositifs sonores, l'exposition explore les réalisations de la création collective et les raisons pour lesquelles des artistes font œuvre ensemble.
Que se passe-t-il lorsque les artistes décident de créer à plusieurs plutôt que seul·e·s ? En unissant leurs forces, les collectifs réinventent les modes de production, multiplient les échanges et entremêlent idées et disciplines. Leurs œuvres témoignent d’une grande richesse formelle et deviennent des espaces de recherche participatifs où les différents médiums techniques ainsi que les savoirs se répondent et se nourrissent mutuellement. Dans ces terrains de jeu collectifs, les frontières disciplinaires s’estompent, laissant place à un art en perpétuelle évolution.
Au-delà de la diversité de leurs approches, ces collectifs partagent la volonté de repenser la notion d’auteur·rice. Pour eux, l’œuvre ne réside plus dans la signature d’une personne unique, mais dans le résultat d’un processus conjoint : un assemblage de gestes, de réflexions, de recherches et d’échanges. La paternité/maternité devient communautaire, parfois anonyme, affirmant ainsi une position politique en rupture avec l’héritage individualiste dominant dans l’histoire de l’art. Ce détachement de l’ego ouvre la voie à de nouvelles formes d’expérimentation et à une relation différente aux œuvres, perçues comme des espaces communs et vivants plutôt que comme des objets finis.
En explorant des thématiques, telles que l’écologie, l’économie numérique, la fabrique des images, la mémoire des territoires ou encore les modes de production et de diffusion de l’art, ces collectifs inventent d’autres manières d’habiter le monde. Leurs créations mettent en lumière tant la circulation des savoirs que les dynamiques sociales et environnementales qui nous traversent. Elles nous invitent à penser, sentir et imaginer différemment.
Avec la participation de : Apian, collectif_fact, collectif facteur, Fragmentin, Institut créole, jocjonjosch, MALM, Nostal Chic, POST, Stirnimann-Stojanovic.
Commissariat d’exposition : Filipe Dos Santos, assisté de Damien Spozio
Cour
YOUR LOGO* HERE!, (2019–…)
posters F200 (impression sur papier blueback), support d’affichage Burri (recto-verso)
Le projet YOUR LOGO* HERE!, imaginé par Stirnimann-Stojanovic, prend la forme d’une « offre performative » dans laquelle les artistes proposent de devenir des supports publicitaires humains. Pendant un an, ils s’engagent à porter des T-shirts arborant le logo d’une entreprise ou organisation, au tarif de CHF 50'000.– par personne ; le montant est calculé sur la base d’une activité quotidienne de 8 heures pendant 251 jours, au taux horaire de CHF 24.90. Cette démarche met en cause de manière critique les conditions de travail dans le milieu artistique et la précarité des rémunérations.
Cette offre, assortie de clauses strictes inscrites au dos des T-shirts, exige néanmoins des engagements concrets en faveur de pratiques durables, solidaires et responsables. En rendant la transaction difficilement réalisable, les artistes transforment leur proposition en un manifeste, dénoncent les inégalités systémiques et appellent à des conditions de travail plus justes, non seulement dans le monde de l’art, mais aussi dans la société en général.
Stirnimann-Stojanovic
Installé à Zurich, le duo artistique Stirnimann-Stojanovic réunit Nathalie Stirnimann (1990*) et Stefan Stojanovic (1993*). Depuis 2015, le collectif développe une pratique commune nourrie par leur formation en arts visuels, consacrée en 2020 par un master à la Haute École des Arts de Zurich (ZHdK). À travers performances, installations et objets, son travail explore les enjeux sociaux et structurels du monde de l’art, en adoptant le regard critique d’artistes émergents.
La démarche du collectif, transdisciplinaire et collaborative, se situe à la croisée de l’art, de l’activisme et de la société. Stirnimann-Stojanovic questionne les dynamiques du champ artistique, en mettant en lumière les conditions de travail qui y prévalent, et revendique des pratiques plus justes et durables.
En 2015, nous étions tous deux inscrits dans nos programmes respectifs de Bachelor aux Beaux-Arts ; Nathalie à la Haute École des Arts de Zurich et Stefan à l'Académie des Beaux-Arts de Novi Sad, en Serbie. La même année, nous avons été sélectionnés pour participer au projet artistique de dix semaines Baushtellë : Balkan Temple - What do you believe in ? qui s'est déroulé à Zurich, Belgrade et Priština. Le projet a rassemblé 40 artistes des trois villes. C'est là que nous nous sommes rencontrés pour la première fois, que nous avons créé notre première œuvre artistique commune en tant que duo (1+1=3) et que nous avons exprimé le souhait de continuer à travailler ensemble, un souhait qui s'est depuis transformé en une collaboration de dix ans.
Depuis l'été 2015, notre pratique artistique a évolué à travers plusieurs phases : de 2015 à 2017, nous avons travaillé à distance entre la Suisse et la Serbie ; en 2017, nous nous sommes tous deux inscrits au programme de Master en Beaux-Arts de la ZHdK, auquel nous avons postulé et que nous avons terminé ensemble en 2020. Depuis lors, nous sommes basés à Zurich, vivant et travaillant en duo dans le domaine des arts visuels.
Nous sommes profondément reconnaissants que notre collaboration ait pu voir le jour et perdurer. Construite sur une confiance mutuelle, elle est façonnée par un engagement partagé, soutenue par une générosité extérieure et aidée en cours de route par un peu de chance.
Les thèmes centraux de notre pratique concernent les questions sociales et structurelles au sein du système artistique, ce du point de vue des artistes émergents. Grâce à des approches transdisciplinaires et collectives à l'intersection de l'art, de l'activisme et de la société, nous cherchons à questionner et à remettre en question les réalités du domaine de l'art, afin de mettre en lumière et de défendre des conditions de travail plus justes et plus durables. Nos concepts se matérialisent à travers des situations, des performances, des mots et des objets.
« L'art n'est pas un miroir que l'on tend à la réalité, mais un marteau avec lequel on la façonne. » (B. Brecht)
Nos différences et nos similitudes peuvent être à la fois une force et un défi, selon la situation, le contexte et les perspectives subjectives. Elles ont le potentiel de générer à la fois du bon et du mauvais art, si l'on croit qu'une telle distinction existe. Lorsque nous ne sommes pas d'accord, nous essayons de comprendre le point de vue de l'autre. Le désaccord est une pratique d'écoute. Chaque désaccord est l'occasion d'accéder à une nouvelle perspective, de comprendre ou d'apprendre quelque chose.
Lorsqu'il s'agit de décider ensemble, nous nous efforçons de mettre en place un processus de prise de décision fondé sur le consensus. Nous nous efforçons d'équilibrer les intérêts des deux individus (Nathalie et Stefan) et ceux du collectif (Stirnimann-Stojanovic). Notre collaboration artistique pourrait être décrite comme un « projet d'accord » permanent, continuellement révisé au fil du temps en réponse au besoin évolutif de continuité ou de changement. Cela dit, bien sûr, ce n'est pas toujours facile.
Au-delà de la « paternité/maternité partagée » de nos œuvres, nous avons nourri divers autres « biens communs partagés » depuis presque le premier jour. Nous maintenons un « pot commun » dans lequel nous versons diverses ressources – moyens financiers, réserves d'énergie, compétences, connaissances et autres – que nous jugeons toutes aussi importantes les unes que les autres.
Au fil du temps, nous avons développé un sens de la quantité de chaque ressource nécessaire pour maintenir ce « pot », et en nous fiant à notre intuition (connaissance intrinsèque), nous y puisons selon les besoins, en vérifiant toujours l'un avec l'autre pour assurer un équilibre sur lequel nous sommes tous les deux d'accord. Lorsque cet équilibre est rompu, nous avons constaté que les « périodes d'essai » pour de nouvelles approches peuvent être un moyen utile de mettre en œuvre le changement.
Nous « vivons » notre réalité commune grâce à une combinaison d'accords oraux et de contrats écrits qui renforcent notre compréhension mutuelle. Il est important pour nous de réfléchir non seulement à la manière dont nous partageons aujourd'hui, mais aussi à la manière dont nous pourrions partager différemment – ou moins – à l'avenir.
Nous aimons considérer notre pratique artistique mutuelle comme notre « troisième corps », un organisme en évolution qui est nourri de substance et dont on prend soin.
« Chère pratique artistique, nous te souhaitons une vie longue et prospère. »
Salle A
Displuvium, 2019
bassin en acier Corten et aluminium, buses, pompes à eau, composants électroniques, écrans, ordinateur
Collection mudac, Lausanne
Depuis la fin des années 1940, des techniques telles que l’ensemencement des nuages ont été mises en œuvre pour modifier les précipitations, dans le but de protéger les cultures, atténuer les effets de la sécheresse ou encore servir des stratégies militaires. Dans Displuvium, Fragmentin évoque ces interventions humaines sujettes à controverse et décrit le fantasme humain de maîtriser les forces naturelles. L’installation, créée en collaboration avec le designer Renaud Defrancesco, se compose d’un bassin au sol accompagné d’écrans diffusant des événements météorologiques : certains naturels, d’autres altérés par l’homme. Sur la surface de l’eau, la pluie semble tomber au rythme des épisodes et des lieux présentés sur les moniteurs.
À la frontière du naturel et de l’artificiel, l’œuvre met en évidence notre capacité croissante à imiter les phénomènes naturels grâce à la technologie, tout en révélant les limites de ce pouvoir. Les irrégularités et les ratés visibles dans Displuvium rappellent que, malgré nos avancées, certains éléments physiques échappent encore à notre emprise. Cette pluie artificielle, à la fois fascinante et dérangeante, invite à réfléchir à notre rapport ambivalent à l’environnement et à la beauté fragile de ce que nous tentons de contrôler.
Hyperhighways, 2023
aluminium, bande réfléchissante, acier
Dans sa série Hyperhighways, Fragmentin revisite la signalisation routière en détournant subtilement ses codes visuels. En transformant ces symboles familiers, le collectif examine notre rapport aux infrastructures, à la mobilité et aux mécanismes de contrôle qui structurent notre quotidien. L’œuvre imagine un avenir où la signalétique s’adresse autant aux véhicules autonomes qu’aux conducteurs humains, exposant ainsi les tensions croissantes entre l’humain et les technologies intelligentes.
Chaque panneau est généré à l’aide d’un logiciel conçu par Fragmentin, puis sélectionné pour sa force évocatrice. Ces objets ordinaires deviennent alors des supports de réflexion, jouant sur l’ambiguïté et l’humour pour révéler les systèmes invisibles – pictogrammes, QR codes, CAPTCHA – qui façonnent nos environnements et influencent nos comportements.
Fragmentin
Fragmentin est un collectif artistique fondé en 2014 à Lausanne. Il est aujourd’hui, composé de Laura Nieder (*1991), David Colombini (*1989) et Marc Dubois (*1985), tous diplômé·e·s de l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL).
À la croisée de l’art et de l’ingénierie, leur pratique explore l’influence des technologies sur nos vies, en particulier leur capacité à exercer un contrôle. Leurs œuvres, souvent interactives, se penchent sur des problématiques contemporaines majeures, telles que le changement climatique. En mobilisant des médiums variés – sculpture, installation, vidéo, performance –, Fragmentin cherche à rendre accessibles des systèmes technologiques complexes et met en lumière les tensions qu’ils engendrent.
Nous avons tous trois étudié à l’ECAL, dans la section média et design d'interaction de la filière communication visuelle, une section à la frontière entre l’art, le design et la technologie. Nous avions également envie de questionner ces technologies à travers l’art, plutôt que de les appliquer directement dans un contexte industriel.
Laura et Marc ont fondé Fragmentin en 2014, à la sortie de l’ECAL, et David a rejoint le collectif en 2017, après avoir effectué un Master au Royal College of Art à Londres.
Fragmentin questionne l’impact des technologies sur notre quotidien, en particulier leur vocation à en prendre le contrôle. Nos œuvres sont souvent conçues comme des espaces de discussion autour de thèmes et d’enjeux contemporains cruciaux, tels que le changement climatique.
Nous avons également une fascination pour les infrastructures : leur esthétique, mais aussi leur rôle dans notre société. Par exemple, notre dernière œuvre en date, Markers, est une sculpture monumentale de 17 mètres, fixée sur un pylône d’une ligne électrique à haute tension. Une première en Suisse.
Nous aimons amener l’art hors des murs, que ce soit sous forme d’expérience en ligne, en montagne, dans l’espace public urbain ou dans une église.
Nos points communs sont essentiels. Nous avons des références proches sur lesquelles nous nous basons. Nous avons une éducation similaire, qui nous permet de dialoguer en détail sur l’art et le design, et des sensibilités très proches quand il s’agit des sujets à aborder dans nos œuvres: notre vision critique de la technologie, notre amour des paysages et de la nature, notre envie d’apporter une touche de réflexion aux enjeux contemporains de société, notre vision politique.
Nos différences sont essentielles aussi. Car au lieu de proposer une vision unique et une seule porte d’entrée aux visiteurs de nos œuvres, nous arrivons à chaque fois à cumuler les points de vue, à suggérer de multiples manières d’aborder nos projets. Nous imaginons nos œuvres comme des espaces de questionnement et de dialogue, et ce dialogue naît au moment où nous commençons à travailler ensemble. Nous évitons aussi de nous enfermer dans un style précis d’artiste et aimons expérimenter avec de nouvelles matières et de nouveaux médiums. Notre nom, Fragmentin, représente bien cette idée de fragments qui composent une œuvre.
Ce n’est pas toujours simple et la frustration peut facilement s’installer. Mais à force, nous nous faisons confiance, nous apprenons à lâcher prise. Fragmentin n’est pas un collectif, c’est un cerveau à trois facettes et chaque projet nécessite le travail conjoint de chacun·e. Cela évite qu’un projet existe sans l’un·e de nous trois et que notre pratique continue de tous·tes nous porter et de nous inspirer. En cas de réel désaccord, un consensus démocratique vient sauver n’importe quelle situation.
Nous avons décidé de travailler sous le nom de Fragmentin et non sous nos trois noms propres, pour appuyer le fait que nous exerçons toujours en trio. La paternité/maternité partagé·e de nos œuvres est une composante essentielle depuis le début de notre parcours artistique et elle est très importante pour nous. Fragmentin est constitué en association et cette paternité/maternité est également régie au travers de nos statuts. De manière générale, nous veillons à maintenir une certaine équité dans notre communication, par exemple lors de conférences que nous animons à trois ou en alternance.
Nous envisageons de continuer à développer notre pratique commune et à collaborer sur de nouvelles pièces. Nous aimerions développer davantage l’aspect sculptural et exposer de nouvelles pièces de manière permanente à l’extérieur, comme notre pièce Global Wiring, installée à Verbier depuis 2022, dans le parc de sculptures de la fondation 3D Verbier.
Hormis les installations de grande envergure, nous développons aussi de plus petites pièces, afin d’expérimenter de nouvelles formes d’expressions, de tester de nouveaux supports et de rendre notre travail également accessible à d’autres publics. Dans ce contexte, nous avons initié en 2024 de premières collaborations avec des galeries (Wilde Gallery à Genève et Artemis Gallery à Lisbonne).
En parallèle de notre pratique artistique sous le nom de Fragmentin, nous coopérons aussi au sein de INT studio Sàrl, un studio actif dans la scénographie et le design d'expériences interactives et digitales pour la culture, que nous continuons aussi à développer.
Arpentages, 2023
installation vidéo en boucle, 32'53'’ et 27'89’'
Les œuvres de MALM, qui sont toutes issues de l’expérience artistique conduite dans le Val Ferret, évoquent en premier lieu le rapport au territoire. Dans l’installation vidéo Arpentages, le collectif retrace sa lente progression à travers un couloir d’avalanche. Avançant au rythme de la marche sur un terrain accidenté, il élabore une cartographie patiente des marges proglaciaires. Ces zones de dépôts sédimentaires sont des milieux dynamiques où l'eau, la gravité, et les processus fluvio-glaciaires et glaciolacustres interagissent et influencent le développement de la vie.
La fête est finie, 2023
installation, schistes lustrés sur globe en polystyrène, enregistrements souterrains, composition sonore (Charles Guex), 13’03''
Accrochée à la voûte de la salle, une sombre boule à facettes tourne lentement sur elle-même au rythme d’une musique faussement joyeuse. L’objet scintillant est recouvert de schistes noirs lustrés, des minéraux datant du Carbonifère (−350 millions d’années environ), une période luxuriante qui est à l’origine de la majorité des réserves pétrolières de la planète. Intitulée La fête est finie, l’installation baigne dans une composition qui intègre des sons de la terre : des enregistrements du sol et des craquements produits par la fonte des glaces.
Salix & Gentiana, 2023
photographies sérigraphiées sur tissu réfléchissant
La lumière scintille discrètement sur les feuilles de gentiane et de saule recouvertes de rosée au petit matin. Dans Salix & Gentiana, MALM use de la sérigraphie pour restituer l’image de ces plantes rencontrées au fil de la résidence. Ce n’est toutefois pas à la manière d’un herbier scientifique, puisque les délicats végétaux sont reproduits sur un tissu réfléchissant, dont l’utilisation est usuellement destinée à assurer la sécurité de celles et ceux qui le portent.
MALM
Composé de quatre artistes et chercheuses, Mathilda Olmi (1991*), Amaranta Fontcuberta (1989*), Margaux Bula (1991*) et Laura Gönczy (1994*), MALM a investi le Val Ferret pour y porter son attention sur les écotones, des zones de rencontre entre divers milieux naturels. En combinant arts plastiques, sciences de la nature et exploration corporelle du territoire, le collectif s’est penché sur les mécanismes de transition à travers différentes échelles, tant spatiales que temporelles. Cette résidence a donné lieu à une série de restitutions, incluant des installations et des performances réalisées directement sur le terrain.
L’expérience a débuté sur la base de plans topographiques, avec leurs lignes abstraites de partage des zones géographiques. L’objectif était de confronter ces limites à la reconnaissance concrète du terrain et d’impliquer le corps dans la prospection des écotones pour mettre en lumière l’instabilité des frontières tracées sur les cartes. Usant des outils et des méthodes scientifiques, tout en les détournant avec créativité, MALM élabore des formes artistiques en dialogue avec les marges et inscrit sa démarche dans une perspective féministe du territoire.
Notre collectif est né d’une amitié. À une époque, nous vivions toutes les quatre à Lausanne. Certaines étudiaient à l’université, d’autres terminaient leurs cursus en école d’art. En 2022, un appel à projets pour une résidence interdisciplinaire art-science dans le Val d’Hérens nous a donné l’envie de postuler ensemble. C’est à ce moment-là que MALM est né.
Notre candidature n’a pas été retenue, mais nous avions développé un projet qu’il nous tenait à cœur de concrétiser. Alors, nous avons décidé d’organiser une résidence par nos propres moyens. L'été suivant, en 2023, c’est dans une autre vallée que nous avons finalement travaillé, autour du concept d’écotones. MALM est donc un jeune collectif, et notre premier projet abouti s’intitule Écotones.
Au départ, nous avons été intriguées par la notion d’écotone — ces zones de transition entre deux écosystèmes. Cette idée de frontière, de passage, résonnait aussi dans notre manière de croiser différentes disciplines. Sur le terrain, cette thématique assez ouverte s’est affinée au contact du paysage : nous avons exploré concrètement les transformations environnementales en montagne, en particulier dans les zones de transition. Mais c’est surtout la méthode — empirique, collective, enracinée dans l’expérience directe — qui a guidé notre travail.
Ce qui nous rassemble, c’est une envie commune de créer, d’explorer, de questionner. Nous venons de formations variées : photographie, biologie, cinéma, arts visuels. Chacune apporte ses compétences spécifiques, ce qui est à la fois une force et un défi. Nos approches parfois opposées — certaines préfèrent expérimenter d’abord, d’autres conceptualiser avant de faire — ont donné lieu à de nombreuses discussions.
Ces allers-retours entre action et réflexion ont finalement nourri le projet. Nos meilleures œuvres sont nées d’un mélange de jeu, d’intuition et d’envie de faire ensemble.
Quand les désaccords surgissent, on en parle beaucoup. Ce qui revient souvent, c’était la question de la place de l’art et de la science dans notre démarche.
Nous avons choisi de signer collectivement nos œuvres, même si certaines pièces ont été plus portées par l’une ou l’autre. Il y a une forme de comaternité du projet : chacune a contribué avec son médium, sa sensibilité, son regard. Finalement, nous nous sentons toutes autrices du projet dans son ensemble. Le travail s’est construit de manière horizontale, et nous nous considérons comme les quatre coparentes d’Écotones.
Nous souhaitons poursuivre cette aventure collective. Plusieurs pistes de résidences et de projets sont en réflexion. Pour l’instant, la principale difficulté est d’arriver à faire coïncider nos agendas et nos lieux de vie. Mais l’envie de continuer à créer ensemble est bien là.
Salle B
Worstward Ho!, 2013
chêne, mélèze, châtaignier, métal, cuir et coton
Collection Musée d’Art du Valais, Sion
Worstward Ho!, dont le titre emprunte celui d’une nouvelle de Samuel Beckett – Cap au Pire, 1983 – prend la forme d’un petit bateau à trois rames. Faussement fuselée, sa silhouette évoque plus celle d’un baquet circulaire dans lequel peuvent s’installer trois personnes. Malgré la position harmonieuse des rameurs installés à équidistance, le pilotage et l’efficacité de progression sur l’eau sont sérieusement compromis. Toute coordination des mouvements de rame ne pourrait alors conduire qu’à une propulsion giratoire du navire, dans un ballet de gestes aussi absurde qu’inefficient.
Dig Shovel Dig, Ardez, 2013
vidéo, 15’25’’
Collection Musée d’Art du Valais, Sion
L’action de creuser et les outils qui y sont associés reviennent dans plusieurs œuvres et performances de jocjonjosch. Le geste répétitif, tout comme la terre – considérée comme matière première de création –, intéresse le collectif qui creuse, pellète et creuse encore. Le travail de la terre évoque alors autant la construction que l’agriculture ou la force de travail. Dans la vidéo Dig Shovel Dig, Ardez, les artistes orchestrent une série de mouvements où chacun, à tour de rôle, enfonce sa pelle dans le sol pour en extraire une motte de terre qu’il transmet ensuite à son voisin. Ce rituel donne naissance à une ronde facétieuse sans autre finalité que celle de créer une sculpture éphémère, rythmée par les sons produits par l’action elle-même.
jocjonjosch
jocjonjosch est un collectif anglo-suisse réunissant Jocelyn Marchington (1976*), Jonathan Brantschen (1981*) et Joschi Herczeg (1975*). La pratique artistique du trio est multidisciplinaire et englobe notamment la performance, la sculpture, la photographie, la vidéo ou le dessin. Leurs travaux explorent de manière récurrente les notions d’identité, en particulier les tensions qui peuvent survenir entre l’individu et le groupe, souvent à travers des mises en scène de leurs propres corps ou d’une dynamique collective.
Dans une approche sensible et physique, jocjonjosch investigue les frontières de la condition humaine et les mécanismes de la collaboration. Poussant à l’extrême des logiques de succès, d’efficacité ou de finalité, le collectif crée ainsi des paradoxes poétiques. Ces recherches donnent vie à des performances et des œuvres empreintes d’humour, parfois doucement absurdes, qui ne manquent pas de rappeler l’œuvre de Samuel Beckett.
Jonathan : Alors que nous travaillions ensemble sur un projet.
Joschi : J'ai rencontré Joc à l'internat quand j'avais 11 ans, et l'art constituait une part importante de notre temps. Plus tard, Joc a rencontré Jon lorsqu’ils étudiaient ensemble.
Jocelyn : C'est probablement l'amitié qui nous a rapprochés au départ. Jonathan et moi nous sommes rencontrés au Chelsea College of Art de Londres. Pendant cette période, nous avons collaboré sur un certain nombre de projets. Nous nous entendions très bien et nous étions enthousiastes à l'idée de travailler dur sur des projets, car nous voulions vraiment tirer le meilleur parti de notre formation. Comme Joschi l'a déjà mentionné, lui et moi sommes allés dans un pensionnat où nous avons inventé des choses qui, à l'époque, n'étaient pas considérées comme de l'art, mais qui, avec le recul, étaient des distractions créatives et ingénieuses pour échapper à l'ennui, à la solitude et à la dureté d'une routine monotone.
Jonathan : L'existentialisme et ...
Joschi : Le thème de la collaboration. Nous explorons également la manière dont les souvenirs changent sous l'influence du temps.
Jocelyn : Les relations interpersonnelles et la manière dont l'expérience de ces relations façonne la compréhension que nous avons de nous-mêmes et, par extension, du monde qui nous entoure. Avec une influence des idées et des pratiques psychanalytiques sur cette ligne de pensée.
Jonathan : Bien n'est pas assez bien. Lorsque nous ne sommes pas d'accord, nous poursuivons la conversation. C'est du moins le scénario idéal.
Joschi : Nous avons des similitudes, mais nous partageons aussi nos différences. Nous essayons d'aller au fond des choses...
Jocelyn : Ce sont souvent nos différences qui font de l'art, car elles nous obligent à nous confronter à des décisions difficiles, ce qui donne lieu aux expériences les plus uniques et les plus mémorables. Néanmoins, rire et prendre des saunas ensemble sont deux choses qui nous lient, ainsi que notre long passé commun.
Jonathan : Il n'y a qu'un seul auteur « jocjonjosch »
Joschi : D'accord !
Jocelyn : Le début de la création d'un travail est souvent la phase la plus difficile du processus, lorsque nous avons chacun des pensées légèrement différentes sur le même sujet et que nous nous sentons probablement encore assez séparés. Les idées vont et viennent, beaucoup sont rejetées, mais des fragments subsistent jusqu'à ce que le chemin que nous parcourons soit un patchwork de chacun d'entre nous et qu'il ne soit pas facile, ou utile, d'identifier qui a contribué à quoi. Et c'est un chemin auquel je me sens attaché.
Jonathan : On va arriver à quelque chose.
Joschi : Trois vieux hommes ridés qui collaborent toujours, toujours de bons amis.
Jocelyn : Un avenir de croissance et de changement. Et ce, en relevant les défis qu'apporte le travail en groupe, car c'est ainsi que l'on évolue et que l'on fait un travail qui a du sens. Et toujours des saunas ensemble.
Parcours historique
Quelques aspects de la vie contemporaine, 2025
installation, peinture sur toile (dates diverses)
Dans cette installation, l’Institut créole déploie un ensemble de peintures aux formats variés, accrochées sur toute la hauteur du mur de pierre. Suspendues les unes devant les autres, dans un jeu subtil de superpositions, elles composent un dispositif qui évoque l’apparence d’un écran d’ordinateur sur lequel s’ouvrent de multiples fenêtres. Cet agencement fait écho à la circulation ininterrompue d’images qui nous assaille quotidiennement, qu’il s’agisse des flux incessants délivrés par les chaînes d’information en continu ou les réseaux sociaux.
Dans cette constellation visuelle, les artistes reviennent sur les thématiques qui traversent le travail de l’Institut créole : liberté d’expression, propagande, rapports de pouvoir, croyances, migration, écologie. Les œuvres ainsi mises en résonance révèlent un monde à la fois fragmenté et interconnecté, traversé de tensions et en perpétuelle recomposition.
Institut créole
Fondé en 2014 par Wojtek Klakla (1967*) et Pierre-Alain Morel (1966*), l’Institut créole tire son nom des réflexions d’Édouard Glissant (1928-2011), écrivain, poète et philosophe martiniquais. Sa pensée a profondément renouvelé notre compréhension de l’identité et des échanges culturels, en les envisageant comme des processus fluides, dynamiques et en constante transformation.
Tout en menant leurs pratiques individuelles, les deux artistes se retrouvent régulièrement au sein de l’Institut créole pour dialoguer et créer autour des grandes problématiques contemporaines. Leurs œuvres, réalisées pour certaines à quatre mains, pour d’autres séparément, abordent des thèmes tels que la liberté d’expression, les rapports de pouvoir, les croyances, la migration ou l’écologie. Leur travail explore ainsi les tensions et les contradictions de la société globalisée, invitant à repenser notre relation aux autres et au monde.
Notre collectif est né d’une rencontre picturale lors d’une exposition commune en 1997. Très vite, nos centres d’intérêt, venant de deux cultures différentes, se sont développés autour de perspectives possibles multiples qui ont enrichi nos réflexions et actions. C’est de ce constat qu’est né l’Institut créole, basé sur les recherches d’Édouard Glissant, romancier, poète et philosophe, figure tutélaire de la créolisation dans la pensée contemporaine.
Nos créations explorent principalement des thématiques contemporaines, mises en lumière à travers, par exemple, un accrochage spécifique de nos travaux. Le mur investi devient une œuvre commune. Par une démarche plastique engagée, nous cherchons à rendre visibles et conscientes les problématiques d’un monde globalisé d’aujourd’hui, telles que la liberté d’expression, les enjeux de pouvoir, l’armement, les croyances, les valeurs, la migration, l’écologie ou encore l’immobilisme.
Fort de plus de vingt années de collaboration fondée sur l’ouverture et la tolérance envers le travail de chacun, notre collectif a su développer et préserver une compréhension commune du langage plastique. Nos choix artistiques s’harmonisent, et nos pratiques individuelles renforcent cette dynamique. Nous cultivons des échanges toujours constructifs et engagés, qui nous conduisent à des solutions plastiques communes, plus abouties et efficaces.
Quant à nos œuvres communes, travaux sur la même toile, nous les revendiquons pleinement comme telles et les conservons indifféremment dans nos ateliers respectifs. Lorsqu’une vente intervient, nous partageons les bénéfices.
Il nous paraît évident que notre force réside dans le collectif, bien au-delà de ce que chacun pourrait accomplir exclusivement individuellement. Notre alliance repose sur une liberté mutuelle où rien ne limite rien. Notre engagement se concentre avant tout sur la qualité du langage plastique. Nous tentons de la donner à nos réalisations afin de privilégier l’emploi de médiums picturaux au détriment de la littérature, de l’essai, de la philosophie, voire de l’activisme. Nous envisageons donc de continuer à nous investir dans nos thématiques. Il s’agit pour nous de constituer un manifeste continuel, privilégiant l’action à la réaction.
Sans titre, 2024
techniques mixtes
Conçue spécifiquement pour la salle qu’elle investit, l’installation du collectif facteur réunit des tirages, des objets et des matériaux issus de projets antérieurs, des expériences artistiques souvent ancrées dans un dialogue avec la nature et l’architecture. En recontextualisant ces éléments et en leur offrant une nouvelle vie, le collectif révèle une dimension centrale de sa démarche : un travail collaboratif en perpétuelle transformation, fondé sur le réemploi et les résonances entre les œuvres.
Cette intervention temporaire invite le public à redécouvrir l’espace historique, désormais revisité, tout en éclairant une part de l’histoire propre au collectif. Si les installations du collectif facteur sont, par essence, éphémères, elles se prolongent néanmoins à travers les publications éditées depuis 2017 et présentées au cœur même du dispositif.
collectif facteur
Le collectif facteur réunit les artistes Basile Richon (1990*), Christel Voeffray (1990*), Gabrielle Rossier (1990*) et Rémy Bender (1988*). Actifs dans des domaines variés – espace, installation, son, image, performance et dessin – les artistes conçoivent leur pratique comme un projet itinérant, fondé sur l’échange et l’immersion. À travers des résidences, des invitations ou des cartes blanches, ils développent des interventions in situ en dialogue étroit avec l’histoire, les ressources et les spécificités des lieux investis.
Leurs installations, en intérieur comme en extérieur, affirment que tout espace peut devenir scène d’exposition, remettant en question la nécessité de la white box institutionnelle. Aujourd’hui, le collectif réunit ses membres autour d’un seul projet à la fois, chacun y apportant son médium et sa sensibilité, tout en repensant sans cesse la notion de collectif et la manière de créer ensemble.
- Durant la préparation d’un civet.
- Avec l’intention de collecter et montrer les productions/œuvres des personnes qui gravitaient autour de nous. Cela a changé depuis !
- La nécessité de travailler à plusieurs, de partager nos ressources, références et savoir-faire, de nous soutenir et de créer notre propre structure/réseau de manière indépendante pour travailler, produire et présenter notre travail. Créer nos propres opportunités d’exposition (qui sont rares à la sortie d’écoles d’art) et développer notre réseau en organisant notamment une résidence artistique, qui a eu lieu trois étés de suite sur un terrain agricole dans les Alpes (Bocto), ou dans le sud de l’Italie (Panorama).
- D’une envie de créer à plusieurs et de partager avec d’autres.
- Généralement le lieu, l’espace ou le territoire dans lequel on nous propose d’exposer. Celui-ci est au cœur de nos réflexions. C’est en partant de cet endroit, de son architecture, de son histoire ou encore de ce qui le parcourt que nous nourrissons la réflexion et la mise en forme du projet.
- Le lieu, son histoire et son contexte, et ce qu’on y trouve d’intéressant, d’insolite ou d’étrange, tout ce qui est in situ devient matière à créer.
- Effectivement, la question du site (ses caractéristiques, ses particularités, les enjeux et les éventuelles problématiques sociales et/ou environnementales liées à celui-ci) dans lequel va s’inscrire notre intervention est centrale.
- Notre pratique en collectif nous permet de partager des connaissances, des techniques et des méthodes. C’est toujours un mélange de discussions et de travail de la matière. Il est important pour nous de passer par les gestes pour faire évoluer une idée. La curiosité est surement un point assez important. Le processus finit par nous mettre d’accord. Mais, avec le temps, nous communiquons assez bien généralement.
- Nous essayons toujours de nous mettre d’accord, des tensions apparaissent parfois, il faut savoir faire confiance aux autres et lâcher prise lorsque, d’avis général, notre idée n’est pas la meilleure, ce qui est difficile à faire. La force du collectif réside, à mon avis, dans la délégation, dans le fait de faire confiance aux autres et de ne pas avoir besoin d’examiner et de valider chaque petite décision.
- Nos points communs : faire ensemble et bien faire. Nos désaccords : c’est ce qui rend le projet plus riche.
- Nous partageons des valeurs communes en ce qui concerne le travail à plusieurs mains, et nous avons été d’accord dès le début de nous engager dans une exploration et un apprentissage. Ce qui voulait dire travailler en collectif et en autonomie. Cela impliquait, bien entendu, d’apprendre à accepter le fait que nous ne pouvons pas être d’accord sur tout. Et, dans la mesure où nous souhaitons tendre vers une totale horizontalité, il a fallu que nous inventions/développions nos propres outils, nos propres méthodes de réflexion commune. C’est sur cette base partagée qu’il devient ensuite possible d’envisager des installations à huit mains qui nous semblent cohérentes – de notre point de vue, en tout cas.
- Comme un travail fait des gestes et réflexions multiples. Il y a toujours d’autres personnes qui nous ont aidé·e·s via un vieux tutoriel YouTube à qui l’on doit bien ce geste. C’est peut-être plus un assemblage qu’une œuvre en soi.
- Ce qui est intéressant dans le travail collectif, celui dans lequel une œuvre commune émerge, est que celle-ci ne pourrait pas être conçue par l’un.e ou l’autre. Elle naît du groupe, individuellement, aucun des artistes ne pourrait revendiquer la paternité/maternité de l’œuvre. Et le sentiment que l’œuvre ne nous appartient pas entièrement est finalement très agréable, elle permet un détachement salutaire des les choses.
- Le collectif apprend à mettre l’individualité au deuxième plan et à donner un sens plus large à la possession individuelle.
- La question de la signature en nom collectif n’a jamais été problématique, bien au contraire. Ce choix reflète notre volonté de nous éloigner d’une approche individualiste du travail artistique, encore très présente dans les arts plastiques, bien que ce paradigme commence à évoluer. Travailler, réfléchir et signer en collectif nous permet de déplacer l’attention. Il ne s’agit plus d’affirmer une subjectivité singulière, mais de faire place à une dynamique de pensée commune. Cela nous aide aussi à prendre de la distance par rapport à l’objet fini, qui peut alors exister de manière plus autonome, comme le reflet d’un processus partagé plutôt que d’une intention individuelle.
- Pour parler d’abord du passé, à la suite des études, le collectif nous a permis de nous créer nos propres espaces d’expérimentation (résidence Bocto) dans une période où l’on n’avait pas forcément beaucoup d’occasions de présenter notre travail. Il nous a permis de nous donner cette opportunité dans une temporalité où nous avions plus de temps. Aujourd’hui, il s’agit de bien organiser nos agendas respectifs pour être au même endroit au même moment, ce qui est un peu moins simple qu’au début. J’imagine que c’est surtout cela qui définira le futur du collectif, mais, en tout cas, ce qui est important dans ce collectif – ou n’importe quel autre –, c’est que les moments de travail à plusieurs permettent de faire beaucoup évoluer les réflexions, qu’elles soient communes ou personnelles. Ce sont des moments d’apprentissage particulièrement riches. Et puis c’est fun de travailler à plusieurs.
- Nous avançons tant qu’il y a l’envie et la disponibilité et nous essayons de mettre en place des bilans pour partager nos impressions et motivations futures sur chaque projet.
- Tant que la dynamique que nous avons développée convient aux quatre et que nos agendas, ainsi que nos situations géographiques respectives le permettent, nous continuerons à travailler ensemble, d’une manière ou d’une autre. Mais, comme travailler en collectif demande une réactualisation constante de nos intentions et de notre méthodologie, il est difficile, voire peu judicieux, de se projeter trop loin avec une vision trop évidente ou convenue, un but à atteindre, qui risquerait justement de nous empêcher d’explorer de nouvelles directions dans notre manière de travailler, de produire. Puisque nous envisageons ce travail en collectif comme un processus, il s’agit de le laisser se déployer et d’accepter de ne pas tendre vers une finalité. Ce processus est à durée indéterminée, même s’il devait s’essouffler à un moment ou à un autre, cela en ferait partie. Il est important que nous restions résilients face à cette incertitude.
Hyggelig, 2024
techniques mixtes
Hyggelig (« agréable, confortable ou accueillant » en danois) réunit cinq maisons miniatures mises en scène sur des socles en fausse pierre, installés sur du gazon artificiel. Chaque construction évoque un état d’habitation différent : un feu de cheminée crépite derrière des vitres rougeoyantes de l’une d’entre elles, tandis que d’autres semblent illuminées par le scintillement d’un téléviseur diffusant publicités et sitcoms, dans une atmosphère nostalgique.
La présence simulée de leurs occupants suggère une forme de sécurité inaccessible au public, qui, depuis sa position surplombante, ne peut que deviner la vie intérieure. Ces chalets, isolés sur leurs formations rocheuses, paraissent à la fois perdus et protégés. En célébrant l’image idéalisée et intemporelle de la maison individuelle, l’installation en souligne aussi le stéréotype et remet en question sa promesse de confort et de refuge.
Cozy Cabin Ambiance, 2024
vidéo, 10’
La vidéo s’ouvre sur l’image d’un intérieur chaleureux, semblable à celui d’un chalet, éclairé par un feu de cheminée tandis qu’à l’extérieur gronde une tempête de neige. Le crépitement du feu et le sifflement du vent installent une atmosphère réconfortante, proche de celle des « vidéos d’endormissement » largement diffusées sur YouTube.
Cet espace de projection sécurisant est cependant vite perturbé par l’apparition d’un personnage qui s’adresse directement au spectateur. Se présentant comme une création de l’intelligence artificielle, il exprime la conscience de sa propre artificialité et évoque l’hypothèse de simulation, qui spécule sur la réalité simulée et l’existence même de chacun. Tout au long de son intervention, il tisse des liens avec les autres œuvres de l’exposition et incite le public à participer, transformant la vidéo en un dispositif réflexif dans lequel s’entrecroisent immersion, technologie et condition humaine.
Nachem Räge schint Sunne (Après la pluie, le soleil brille), 2024
vidéo, 10’
Présentée au sol sur un gazon artificiel d’un vert acide, la vidéo montre une boîte à musique en forme de chalet miniature dont le toit se soulève lentement. Ce basculement suggère la fragilité d’une habitation isolée : il expose ses occupants imaginaires à la perte de protection, tout en laissant planer, pour le spectateur, le mystère de ce qui pourrait se cacher entre ses murs.
La mélodie populaire suisse qui donne son titre à l’œuvre est ici ralentie, abaissée et amplifiée par une réverbération profonde. Transformée ainsi, la chanson abandonne sa légèreté d’origine pour distiller une atmosphère ambivalente, dans laquelle la familiarité réconfortante se teinte d’une inquiétante étrangeté.
Nostal Chic
Fondé par David Bregenzer (1991*) et Samuel Rauber (1990*), le collectif Nostal Chic développe une pratique artistique commune depuis huit ans. Ils se sont d’abord réunis au sein de Boyband CHIC, un collectif créé en 2018 avec Jonas Weber, qui explorait les mécanismes de la culture populaire et de la musique pop à travers des performances vidéo critiques et teintées d’humour.
Depuis 2023, sous le nom de Nostal Chic, le duo adopte une approche multimédia qui mêle vidéo, sculpture et installation. Leur projet Swiss Flex, présenté pour la première fois en 2024 à l’espace KOMMET à Lyon, interroge les notions de simulation et de cocooning. Dépassant la simple bidimensionnalité de l’écran, le collectif conçoit avec cette installation une expérience immersive qui engage à la fois la perception visuelle et l’expérience sensible du visiteur.
En 2017, David Bregenzer a été invité à réaliser une exposition individuelle dans un offspace à Berne. Six mois à l'avance, il devait déjà définir le titre de l'exposition. Il a opté pour CHIC et pour cette exposition, il a créé le Boyband CHIC en collaboration avec ses amis Jonas Weber et Samuel Rauber. Ce collectif était le prédécesseur du collectif Nostal Chic, qui se compose actuellement de David et Samuel.
Humour, high vs low-culture, Suisse de carte postale, vivre en simulation, cocooning, IA, participation
Nos premières idées naissent d'un échange ludique et humoristique. La mise en œuvre nécessite ensuite un dialogue critique sur la manière dont ce qui a été fabulé au départ peut être développé artistiquement.
Quand nous ne sommes pas d’accord, nous en discutons 🙂
Nous sommes particulièrement intéressés par la recherche artistique sur des thèmes qui nous préoccupent tous les deux. Nous sommes organisés en association et les œuvres appartiennent donc à l'association Studio CHIC.
Le collectif et notre amitié se confondent. Nous souhaitons que les deux se poursuivent encore longtemps.
- Ensemble d’archives, de collages, de publications et d’objets multiples
techniques mixtes - Domestic Castello, 2025
techniques mixtes - Sans titre, 2025
impression digitale sur papier
POST réunit à Gruyères une sélection d’œuvres et d’archives produites au fil du temps. Le collectif, qui explore divers médiums, s’inscrit toujours dans des projets plus larges qu’il initie ou auxquels il contribue : expositions dans des lieux alternatifs, organisation de concerts, création de décors et d’accessoires pour des scénographies, ou encore édition de publications et d’objets artistiques. Chaque collaboration devient l’occasion d’investir de nouveaux modes d’expression, nourris à la fois par la culture populaire et les subcultures.
Dans les vitrines, POST expose des séries de collages anciens, des fanzines et des objets multiples, témoins de ses différentes expériences. Il dévoile également une sculpture inédite, Domestic Castello, conçue spécialement pour Gruyères, avec son clin d’œil à la créature Alien de H.R. Giger. Cette œuvre réemploie des éléments d’une installation antérieure réalisée pour un club techno, et offre ainsi un contrepoint aux peintures bucoliques de la salle. Enfin, au-dessus du lit de jour, POST placarde le poster fictif de son projet imaginé pour le château.
POST
POST est un collectif artistique fondé en 2008 par Elise Gagnebin-de Bons (1976*) et Robin Michel (1973*). Leur démarche explore les interactions entre les arts visuels et sonores, en détournant les formats d’exposition traditionnels et les codes de représentation.
Travaillant de manière indépendante sous leur propre nom, les artistes se retrouvent occasionnellement pour collaborer sous l’étiquette POST. Réunie par l’intérêt pour la culture alternative, notamment musicale, la pratique du collectif, résolument multiforme, mêle œuvres visuelles et sonores, performances live, éditions, sérigraphies, fanzines et objets multiples, créant ainsi un langage artistique singulier et en constante évolution.
Après l’expérience de notre collectif Donald (2004-2010) axée sur une pratique curatoriale, nous souhaitions continuer à faire des choses ensemble, échanger de différentes manières et également en dehors du cadre institutionnel.
- art non art
- contre-culture
- musiques expérimentales + extrêmes
- merch
- DIY
- minimalisme
- industriel
- nuit
- etc.
- etc.
L’addition des deux le plus souvent. Quand il y a désaccord, nous discutons jusqu’à ce que nous trouvions une solution qui nous convienne. Et il faut également avoir suffisamment confiance en l’autre pour le laisser faire parfois, car, à la fin, il n’y a pas de « qui a fait quoi », seul le résultat compte.
Le collectif prime et il permet de remettre en question la figure de l’artiste en proposant une autre forme de visibilité plus anonyme. Comme il n’y a pas de « je », ce que fait POST permet de se détacher de la notion d'appropriation individuelle.
On en parle rarement et pas tellement en termes de carrière, mais plutôt d’envies et disponibilités. POST représente depuis le début un espace de jeu temporaire, une zone de rencontre artistique et amicale.
Green Storm, 2022
vidéo, 10’45’’
La vidéo Green Storm met en scène les répétitions d’un tournage cinématographique en Égypte, où une pépinière a été reconvertie en studio. Contrairement à un plateau équipé d’un fond vert traditionnel – outil couramment utilisé dans le cinéma pour supprimer ou intégrer des décors numériques – ce sont ici les arbres eux-mêmes qui servent d’écran vert. Le collectif_fact détourne cette technique pour en faire une métaphore : le fond vert, désormais symbole de l’écologie, devient le reflet d’un rapport distancié et artificiel à la nature. En représentant des séquences de catastrophes naturelles, l’œuvre souligne également la convergence croissante entre les récits fictionnels de désastres environnementaux et les alertes scientifiques bien réelles, brouillant ainsi les lignes entre réalité et mise en scène.
collectif_fact
Le collectif_fact, qui réunit Annelore Schneider (1979*) et Claude Piguet (1977*), développe une pratique vidéo qui interroge les mécanismes contemporains de l’image : ses modes de production, de diffusion et ses effets sur notre perception du monde. À travers des récits fictionnels et spéculatifs, leur travail explore les dimensions culturelles, écologiques et aliénantes de notre environnement visuel.
Leur approche mêle narration, langage cinématographique et techniques de montage pour composer des assemblages complexes qui intègrent scans 3D, extraits de films, archives et fragments sonores. En manipulant ces matériaux reconnaissables, le collectif joue avec notre fascination pour les images et leur pouvoir d’illusion. Il incite le spectateur à remettre en cause les récits dominants et les représentations qui façonnent notre compréhension de la réalité.
Le collectif est né assez naturellement, juste après l’école d’art. À l’époque, nous avions commencé à travailler ensemble sur un magazine, un projet éditorial collectif qui finalement n’a jamais été publié. Nous étions cinq au départ, puis rapidement trois, puis finalement deux. Mais notre manière de travailler a toujours impliqué d'autres personnes, des temporalités partagées, des échanges, des contributions multiples. Le mot « collectif » est resté parce qu’il reflète cette réalité : un travail qui ne se fait jamais seul, qui s’imbrique avec d’autres, et qui prend en compte ces circulations.
Récemment, notre collectif explore principalement l’économie contemporaine de l’image, ses modes de production, de circulation et de consommation. Nous analysons les effets qu’elle produit sur nos environnements, nos perceptions et nos imaginaires. À travers des vidéos, des fictions spéculatives et des mises en scène d’univers proches du réel, nous examinons l’impact pervasif, aliénant et écologique des images dans nos vies contemporaines.
Travailler en collectif, c’est accepter de discuter, de débattre, parfois de faire des concessions. Ce qui pouvait être difficile au début est devenu une force : le désaccord n’est pas un obstacle, mais le signe qu’une idée peut encore évoluer. Nous avons une sorte de « banque d’idées » commune : certaines sont mises en pause, d’autres reviennent plus tard sous une autre forme. Ce processus demande de la patience, mais il permet de tester, d’affiner, de faire circuler les idées. La collaboration repose sur cette dynamique d’écoute et de transformation continue.
Pour nous, la question de la paternité ou maternité des œuvres ne se pose pas en termes individuels. Le travail est construit à plusieurs niveaux, avec des allers-retours constants, des échanges, des ajustements. Il est difficile de tracer une frontière claire entre qui a fait quoi. Cette circulation fait partie intégrante du processus. Il y a une confiance mutuelle dans le fait que l’œuvre appartient au dialogue, à la dynamique commune, plus qu’à une signature personnelle. C’est une manière d’habiter le travail ensemble, sans chercher à revendiquer des parts. Le nom même de notre collectif traduit cette conception, en soulignant que notre production est avant tout collective et partagée.
Nous envisageons le futur de notre collectif comme une continuité dans l’exploration et la collaboration, en restant ouverts à de nouvelles rencontres, idées et formes de travail. Plutôt que de fixer des objectifs rigides, nous préférons laisser les projets évoluer de manière organique, en nous adaptant aux opportunités et aux enjeux contemporains. Notre démarche collective reste au cœur de notre pratique, et nous souhaitons continuer à expérimenter, partager et questionner ensemble les images et leurs impacts.
Apian – Le Ministère des Abeilles, 2025
vidéos, composition sonore, divers objets
installation réalisée en collaboration avec Laurent Güdel, Fragmentin et Benjamin Louis Xavier Zollinger
Apian se déploie comme une fiction spéculative autour d’une institution imaginaire : le « Ministère des Abeilles ». Dans cette installation multimédia, il s’inspire des débuts de la cybernétique, en particulier du projet Cybersyn, conçu par Stafford Beer pour le gouvernement de Salvador Allende dans le Chili des années 1970. Ce programme visait à mettre en place un système d’autogestion – tel celui d’une colonie d’abeilles – à l’échelle nationale, une structure fondée sur la circulation rapide des données économiques entre les organes de production.
L’œuvre établit également un parallèle avec les centres de commande des fermes automatisées contemporaines, où les technologies numériques orchestrent les processus agricoles. Au moyen d’éléments épars – moniteurs, ouvrages scientifiques, magazines, objets apicoles –, Apian croise références historiques, éléments autobiographiques et recherches scientifiques actuelles sur les abeilles pour construire un espace de réflexion à la fois poétique et critique. L’installation devient ainsi un carrefour entre sciences, mémoire intime et utopies technologiques.
Apian
Créé en 2014 par l’artiste et chercheur Aladin Borioli, Apian prend la forme d’un collectif à géométrie variable. Imaginé comme un « Ministère des Abeilles », ce projet s’inspire du concept développé par Juan Antonio Ramírez dans The Beehive Metaphor, où le mot « apian » désigne tout ce qui peut être pensé en lien avec les abeilles, de l’architecture aux comportements sociaux. Apian se veut résolument collaboratif, aussi bien avec des individus qu’avec d’autres collectifs. Sa démarche s’enracine dans une trajectoire personnelle mêlant graphisme, photographie, anthropologie visuelle, philosophie critique et apiculture.
À la croisée des disciplines, Apian explore les relations entre humains et abeilles dans une approche transversale. En combinant pratiques artistiques, histoire, apiculture et réflexion philosophique, le collectif cherche à inventer de nouvelles formes de coexistence avec les abeilles, hors des logiques extractivistes et productivistes. Il vise ainsi à créer des espaces-refuges, propices à des rencontres égalitaires entre espèces, et à repenser nos liens avec le vivant.
C’est venu de manière assez organique. Il m’a semblé évidemment, assez rapidement, que les projets que je voulais réaliser demandaient beaucoup de compétences que je ne pourrais pas maîtriser seul. En même temps, j’avais une idée assez claire des premiers projets d’Apian, j’ai donc simplement invité des collaborateurices en fonction du projet que je développais à un moment précis. Certaines collaborateurices, comme l’anthropologue visuelle Ellen Lapper, l’artiste Laurent Güdel ou encore la biologiste Dorothea Brückner sont devenus des amies et collaborateurices de longue date d’autres sont seulement restés pour un projet. Et d’autres sont encore en développement, comme un récent avec le collectif Fragmentin.
La métaquestion du Ministère des Abeilles, c’est quel lien les humains ont développé avec les abeilles, culturellement, matériellement, à travers l’histoire, et quelle forme ces liens peuvent prendre dans le futur. Il s’agit donc de réfléchir à nos collaborations avec les abeilles, toutes les abeilles, par seulement les abeilles des apiculteurices. Et se demander comment ces relations vont changer dans un monde en feu et à sang. En ce moment, Apian, travaille aussi au développement d’une apiculture socialiste, c’est-à-dire une apiculture qui prend en compte les enjeux sociaux, et surtout les questions matérielles de nos existences en tant qu’apiculteurices et humain.
C’est une question difficile, je crois que plus que les points communs, ce sont les dynamiques de travail qui m’intéressent dans l’approche collective d’Apian. Finalement, que l’œuvre soit « bonne » ou pas m’intéresse moins, que de créer des dynamiques de travail qui soient non-extractives. Une artiste, par exemple, peut intégrer Apian pour un projet et trouver quelque chose qui nourrit Apian, son travail, et qui soit en lien avec le projet commun. Il n’y a pas de recette secrète et pour l’instant je dois dire que je suis toujours venu avec un projet précis en tête. C’est-à-dire que je n’ai pas encore vraiment donné la direction curatoriale complète. En même temps, vu qu'on se concentre plus sur les dynamiques de travail et une passion commune pour les abeilles, que sur la pièce finale, ça permet d’éviter pas mal de problèmes, j’ai l'impression.
Très bien, je dois dire. Ce qui m’intéresse, c’est de développer Apian et faire des œuvres qui servent tant les abeilles que les gens avec qui je travaille. Avoir un alias c’était aussi casser le mythe de l’artiste génie. Chaque œuvre est un travail collectif, on peut le nier ou le mettre en avant, et c’est finalement un choix politique.
Je suis toujours très excité de développer ce Ministère donc, pour l’instant, le rythme me convient bien. Idéalement, j’aimerais beaucoup que le collectif prenne racine quelque part et s’étende à des apiculteurices, et actrices locales. J’aimerais beaucoup voir des projets du Ministère prendre forme dans lequels je ne participe pas ou alors pas totalement.